Lire aussi
C’est l’été ! Restons frais
L’enjeu mondial de l’eau potable
Des océans sans boussole
|
Ce bonheur au goût de conserveArticle du 26-04-2010
Nouvel objet de consommation, le bonheur fait recette. Livres, chirurgie esthétique, activités sportives, alimentation… L’économie du bonheur se porte comme un charme et ses marchands arborent un sourire inoxydable. |
PUBLICITE
Factice ou non, une phrase assassine répand sa poudre de perlimpinpin : pour être heureux, restons jeunes, en forme, amusons-nous, et, dans l’adversité, positivons ! Aïe, ça fait mal !
Les compagnons de la chanson sifflotaient « le marchand de bonheur » avec un refrain si heureux qu’il balayait sur son passage tous les : « Y a plus de valeurs ! » « De mon temps, c’était autre chose … » émanant des grincheux fripés d’autrefois, voûtés sur leur canne. Place aux sourires et à la décontraction convenue, deux attributs essentiels de l’Homme heureux, épanoui, bien en toute circonstance. Et rien qu’à cette évocation, la pensée de tout un chacun se fait chamallow. Trop top !
Pourquoi ? Parce que le bonheur est considéré comme un droit sérieux, le plus fondamental des droits de l’Homme. Être heureux : désir raisonnablement normal, mais ne pas l’être devient une anomalie.
Étiqueté handicapé social, on distingue chez le malheureux : le râleur que l’on plaint en s’en éloignant, et le dépressif que l’on soigne. On craint tant la contagion qu’ils ne trouvent plus que l’épaule du psy pour pleurer leur mal de vivre, en temps limité.
Donc, pas de malheureux dans la société d’abondance des contrées riches. Seuls, sont tolérés les radotages pessimistes des octo/nanogénaires, ceux qui ont connu la guerre, le rationnement, et qui ne peuvent plus courir pour éviter les chauffards sur les passages protégés… Pour les autres plusieurs solutions : Prozac, croisière, yoga ou méditation pour chasser les mauvaises ondes du cerveau.
Les miroirs aux alouettes
Les stratégies qui conduisent au bonheur sont illusoires pour certains, mais fonctionnent pour d’autres. L’essentiel : être convaincu que le mot - heureux - dépend de l’amélioration des conditions de vie et finalement de la croissance chérie des économistes.
Eh oui ! L’indice du bonheur vu par les économistes est le P.I.B. (Produit Intérieur Brut). Marqueur sacro-saint de la richesse d’un pays, aujourd’hui très supérieur à celui de nos aïeux. Et pourquoi ? Parce que la société s’occupe de notre bonheur avec son bras droit armé de publicités.
Pourtant, personne ne nage dans l’extase. Difficile de parader dans des villes suffocantes et stressantes en croisant des personnages affairés et muets de cœur. Pire, s’habituer au confort devient très vite un minimum vital et un engrenage infernal. Tous logés à la même enseigne ? Et ce n’est pas tout.
Pour être heureux, il faut se maintenir jeune et beau le plus longtemps possible.
Adieu sucre, gras, alcool et cigarettes. Bonjour sucrettes, portions, balance et sport.
Prêt à l’arrière-goût de carton bouilli ? Insolence suprême : dans les cafés des vieillards décatis se tordent de rire devant un pastis sans penser à leurs rides d’expression !
Manifestement la manne du bonheur n’est pas encore sur le marché. Mais l’émergence de la pensée positive améliore considérablement le sentiment d’égalité face à des dispositions intérieures propres à chacun.
Et la pensée positive ?
Au rayon magique du développement personnel, des manuels (souvent made in USA) portent des titres affriolants : Guérir du cancer par la méditation, Se faire des amis à volonté, Retrouver la vigueur sexuelle ou L’union à la grande paix cosmique. But avoué : nous rendre heureux et sains par la force de la pensée positive et ce, à n’importe quel prix !
Comment y parvenir ? Il suffit de se concentrer pour faire taire les sentiments négatifs. Leitmotiv, voir le bon côté des choses.
Applications :
- Vous souffrez d’un lumbago, ne vous lamentez pas, mais dites-vous que c’est l’occasion rêvée pour paresser toute la journée devant la télévision sans mauvaise conscience. Positivez !
- Vous n’avez que du pain sec à manger, dites-vous que vous avez bien de la chance d’avoir encore du pain. Positivez !
- Vous n’avez rien du tout, réjouissez-vous d’avance du plaisir que vous éprouverez le jour où vous aurez quelque chose. Positivez !
Le système mieux rôdé et il n’y aura plus rien de négatif dans la vie. Positivons !
Sueur froide, effroi. Non, le bonheur n’est ni une recette, ni une affaire d’autosuggestion. Il se cultive savamment, il est fait également de colères et de souffrances. Être heureux, c’est aussi avoir le droit d’être malheureux. Nous ne sommes pas des surhommes, juste des humains et c’est déjà si difficile.
Pour en savoir plus :
À lire d’urgence : Anton Tchekhov, La salle numéro six, dans la collection Librio.
- Cécile Guignard Vanuxem
Copyright photo : ch'lu - fotolia.com

